Du laxatif dans le café : quand les IA secrétaires de réunion déraillent
Du laxatif dans le café : quand les IA secrétaires de réunion déraillent
Une chronique du Monde raconte les comptes rendus de réunion générés par IA qui inventent, confondent et collent des « points d'action » farfelus à des gens qui n'ont rien décidé. Derrière l'anecdote se cache un enjeu bien réel : ces outils s'installent partout, parfois par défaut, et des décisions se prennent déjà sur leurs notes.
La phrase qu'on n'aurait jamais dû lire dans un PV
C'est le titre choisi par Guillemette Faure pour sa chronique dans M le mag, le 5 septembre : « Nicolas a suggéré d'ajouter du laxatif dans le café de l'expert-comptable ». On sourit, puis on frissonne un peu. Cette phrase figure dans un compte rendu de réunion, ce document pourtant censé faire foi, produit par l'intelligence artificielle chargée de prendre des notes. Le sujet de la chronique tient en une ligne : les comptes rendus « rédigés sans filtre » par l'IA, et ce qu'ils font subir à ceux qui les reçoivent.
La scène est devenue banale : une réunion commence, un assistant silencieux rejoint l'appel, enregistre, transcrit, résume, puis envoie à tous les participants un joli document avec des rubriques « décisions » et « prochaines étapes ». Sauf que personne ne relit vraiment, et que l'IA, elle, ne se relit jamais.
Une secrétaire modèle, jusqu'à ce qu'elle ne le soit plus
Les outils cités par la chronique ont des noms familiers : Copilot chez Microsoft Teams, Otter.ai, Plaud, sans compter les fonctions natives de Google Meet ou Zoom. Ils s'activent en quelques clics, voire se déclenchent par défaut. Leur promesse est séduisante : plus personne n'a à « faire semblant d'être occupé » en prenant des notes, chacun peut regarder les autres, et un compte rendu arrive tout seul dans la boîte mail.
Le problème, c'est ce qui arrive derrière. La journaliste le résume sans détour : il faut consacrer du temps « à relire et réécrire le compte rendu derrière l'IA, qui fait souvent n'importe quoi ». L'exemple le plus savoureux est édifiant : deux participants connectés avant l'heure à une visio tuent le temps en parlant du déménagement de l'un d'eux. L'IA, qui n'a aucun sens du cadre, intègre ce papotage à la réunion et génère un compte rendu où tout le monde se retrouve engagé dans un projet de déménagement, « pour action » à l'appui.
C'est exactement le mécanisme des hallucinations de modèles de langage, appliqué à un contexte anodin : l'outil ne sait pas ce qui « compte » dans une réunion. Il transcrit tout, puis produit du plausible, pas du vrai. Et il le fait avec l'aplomb qu'on lui connaît : pas de doute signalé, pas de mention d'incertitude, juste une phrase ferme sur du laxatif que personne n'a suggéré.
Des erreurs documentées, et pas seulement en France
Le phénomène dépasse l'anecdote française. Un audit publié cet été par une consultante anglophone fait état d'erreurs dans environ un tiers des transcriptions examinées pendant un mois, dont une demande de client entièrement inventée qui a failli se retrouver dans une proposition commerciale. Du côté de Copilot, des utilisateurs rapportent que l'outil attribue notes et « points d'action » à des participants qui n'ont pas parlé, ou déclare qu'aucune action n'a été décidée alors qu'il en existe : le document circule alors avec des engagements placés sous le mauvais nom.
Là où ça devient sérieux, c'est quand ces notes circulent. Un compte rendu est un document de référence : ceux qui étaient absents le croient sur parole, ceux qui étaient présents ne le contestent plus au bout de quelques jours, et les « points d'action » deviennent des engagements. Un halluciné ici, un détail erroné là, et c'est une relation client, une évaluation annuelle ou un litige qui démarre sur une base fausse. On est loin de l'anecdote amusante : on est dans la fabrique silencieuse d'une version fausse de la vérité d'entreprise.
Et le consentement, pendant ce temps ?
Autre volet, moins drôle : ces outils enregistrent tout le monde, pas seulement celui qui les active. Aux États-Unis, une action collective accuse Otter.ai d'avoir enregistré des réunions Zoom et Teams sans le consentement de tous les participants. Le 13 août 2026, un juge fédéral de Californie a autorisé l'essentiel des réclamations, visant le droit fédéral des écoutes et les lois de Californie et de l'Illinois, à suivre leur cours.
En Europe, le RGPD encadre déjà ce terrain : l'enregistrement d'une réunion traite des données personnelles, la CNIL rappelle que l'enregistrement systématique des conversations au travail est en principe exclu, et le consentement d'un salarié face à son employeur a quelque chose de théorique. Informer les participants avant d'inviter un bot, limiter la conservation, paramétrer ce qui sert ou non à l'entraînement : ces réflexes existent, ils sont simplement rarement appliqués au moment où on clique sur « activer l'assistant ».
L'alignement, version du quotidien
Ce qui rend ce dossier intéressant pour qui suit l'alignement des IA, c'est qu'il ne parle pas de super-intelligence ni de scénarios catastrophes. Il parle d'une IA de routine, incluse dans des outils bureautiques, qui échoue dans un contexte parfaitement anodin : une réunion entre collègues. Pas de prompt malveillant, pas de jailbreak. Juste un modèle qui fait ce qu'on lui a demandé, mal, sans que personne ne le vérifie.
La réponse tient en trois réflexes simples. Annoncer l'assistant et obtenir l'accord des participants, c'est la base légale et la politesse. Relire le compte rendu avant de le diffuser, c'est la moitié du travail, pas une option. Et traiter le document généré comme ce qu'il est : un brouillon, jamais un procès-verbal. Les entreprises qui confient le PV à une machine sans garder un humain responsable du résultat choisiront peut-être leur « Nicolas » à leur tour, dans un contentieux bien moins drôle qu'une blague de café.
La chronique du Monde a le mérite de le dire avec humour, à la rentrée, au moment où la saison des réunions rouvre. La leçon est moins drôle : la compétence la plus précise de 2026 en matière d'IA au travail n'est ni le prompt ni l'agent, c'est la relecture.
Sources
- Le Monde (M le mag), « Les IA secrétaires de réunion : "Nicolas a suggéré d'ajouter du laxatif dans le café de l'expert-comptable" », chronique de Guillemette Faure, 5 septembre 2026. Article réservé aux abonnés : seuls le titre, le chapeau et le début du texte sont librement accessibles, et cet article s'appuie sur ces éléments vérifiables ainsi que sur le titre même de la chronique.
- Basil AI, « The August 13 Otter.ai Ruling: Vendor Training Just Became a Wiretap Question », 3 septembre 2026
- Recording Law, « Otter.ai Lawsuit: Judge Lets Core Privacy Claims Proceed (2026) »
- Jamie (meetjamie.ai), « Best 5 Microsoft Teams Note Taker Alternatives in Europe [2026] », 22 mars 2026
- Lilach Bullock, « The AI Meeting Notetaker Problem Nobody Checks »
- CNIL, « L'écoute et l'enregistrement des appels sur le lieu de travail », page mise à jour le 5 mai 2009