Washington interdit DeepSeek aux agences civiles américaines
Le Département de la Sécurité intérieure des États-Unis (DHS) interdit aux agences civiles fédérales d'acheter et d'utiliser les produits DeepSeek, y compris des applications tierces fondées sur ses modèles open source. L'ordre, signé par le secrétaire Markwayne Mullin et daté du 24 juillet 2026, entré en vigueur dès sa signature, est officiellement publié ce 20 octobre au Federal Register.
Ce que dit l'ordre
Le document (référence 2026-21447, dossier DHS-2026-0628) paraît au Federal Register le 20 octobre 2026, après un dépôt le 19 octobre à 8h45. Il prend appui sur le Federal Acquisition Supply Chain Security Act de 2018 (FASCSA, 41 U.S.C. 1321-1328), une loi qui permet d'exclure des fournisseurs jugés risqués de la chaîne d'approvisionnement fédérale. La notice est publiée au nom du general counsel du département, James H. Percival II.
Deux obligations distinctes pèsent sur les agences civiles du pouvoir exécutif fédéral :
- l'exclusion des produits et services informatiques développés par Hangzhou DeepSeek Artificial Intelligence Co. Ltd, ainsi que des « entités affiliées » au sens du 48 CFR 2.101, des procédures d'achat, y compris les listes de produits approuvés, les listes d'équipements des fournisseurs de services et les places de marché d'achat ;
- le retrait de tous les produits DeepSeek et de ses affiliés, et des produits de tiers développés à partir d'implémentations DeepSeek, des systèmes informatiques de ces agences.
Le champ couvre donc aussi les applications tierces qui s'appuient sur le chatbot, ses modèles ou son API, y compris la version open source, librement téléchargeable. L'exclusion et le retrait sont exigés immédiatement, dès la prise d'effet de l'ordre fixée au 24 juillet 2026. Les agences peuvent néanmoins demander une dérogation par écrit dans les 60 jours suivant cette prise d'effet : la CISA, l'Agence américaine de la cybersécurité, instruit ces demandes, statue par écrit et peut apporter une assistance technique aux agences qui peinent à se conformer. Les particuliers ne sont pas concernés : le texte ne crée aucune interdiction d'usage privé ou grand public.
Échappent à l'ordre les agences relevant du département de la Défense et celles couvertes par l'autorité du directeur du renseignement national (DNI) : aux yeux de l'administration, elles relèvent d'autres cadres. Les systèmes « de sécurité nationale » et les systèmes à compartiments d'information spéciaux (SCI) des agences sont eux aussi hors champ.
Les justifications du DHS : ce qui est affirmé, ce qui est documenté
Les arguments publics avancés par le DHS relèvent de la cybersécurité et de la souveraineté des données. Le département explique que les serveurs qui font tourner DeepSeek se trouvent en Chine, ce qui ouvrirait la porte à une collecte massive de données, et que le gouvernement chinois pourrait forcer l'entreprise à lui donner accès à ces serveurs et à surveiller des utilisateurs.
Selon l'agence, les produits visés présentent « plusieurs vecteurs de menace » : une collecte possible de données personnelles, le suivi des utilisateurs, des vulnérabilités de sécurité et même une présence potentielle de malwares. L'ordre cite en appui un rapport NowSecure de février 2025, qui avait relevé dans l'application iOS de DeepSeek des transmissions non chiffrées, un chiffrement faible, un stockage local non sécurisé et un partage de données avec ByteDance. Le DHS ne publie à ce stade aucune preuve d'un abus avéré : ces éléments restent des risques qu'il invoque pour justifier la mesure.
Des précédents en série
Ce n'est pas la première restriction américaine contre DeepSeek. En janvier 2025, l'Agence d'information de la défense (DISA) avait bloqué son accès sur les réseaux du Pentagone (selon CyberScoop, relayé par 01net). En mai 2025, Microsoft avait interdit à ses employés d'utiliser ce chatbot. Autre antécédent : une loi de 2022 avait banni TikTok des téléphones fédéraux à partir de 2023 ; cette interdiction a été levée cette année, le ministère de la Justice estimant que la version américaine de TikTok fonctionne désormais indépendamment de ByteDance.
DeepSeek n'a par ailleurs pas que des démêlés administratifs. Selon une observation de CrowdStrike, DeepSeek R1 produit un code plus buggé pour des projets liés au Tibet ou aux Ouïghours, un biais que personne n'a programmé et probablement hérité des données d'entraînement. Et le modèle n'est pas seul en cause dans les affaires chinoises : l'agent d'IA chinois Artex, accusé d'avoir servi à des cyberattaques contre des banques sud-coréennes, orchestrait des LLM externes dont DeepSeek.
Le contrepoint : l'accusation de distillation ne figure pas dans l'ordre
Un autre argument circule depuis janvier 2025, quand le modèle R1 avait bousculé Washington et la Silicon Valley en revendiquant des performances proches des meilleurs modèles américains pour un coût de développement annoncé bien plus faible. DeepSeek avait alors été accusé de distillation, c'est-à-dire d'avoir été entraîné à partir de modèles américains, notamment par la Maison Blanche. Or, comme le relève 01net, cette accusation hypothétique n'est pas reprise par le DHS : l'ordre se fonde sur la chaîne d'approvisionnement et les risques de sécurité, pas sur la provenance de l'entraînement du modèle. Cette concurrence des modèles chinois à bas coût a d'ailleurs déjà poussé Google à casser les prix de Gemini Flash 3.8.
Questions fréquentes
Les particuliers sont-ils aussi interdits d'utiliser DeepSeek ?
Non. L'ordre s'applique aux agences civiles fédérales : achats publics et systèmes informatiques internes. L'usage privé et grand public n'est pas visé, précise BleepingComputer. Les entreprises doivent en revanche rester vigilantes : toute application construite à partir d'implémentations DeepSeek est couverte si elle est utilisée par ces agences.
Les agences de la défense continuent-elles d'utiliser DeepSeek ?
Oui, dans un cadre distinct. L'ordre émis au titre du FASCSA ne couvre que les agences civiles du pouvoir exécutif. Le département de la Défense et les agences du renseignement disposent de leurs propres dispositifs ; la DISA, agence de la défense, avait déjà bloqué DeepSeek sur les réseaux du Pentagone en janvier 2025.
Une application qui utilise le modèle open source DeepSeek est-elle concernée ?
Oui. L'ordre vise les produits DeepSeek et ceux de ses entités affiliées, mais aussi les produits et services de tiers développés avec des implémentations DeepSeek. La version open source, librement téléchargeable, n'échappe pas au champ d'application.
Une agence peut-elle demander une exception ?
Oui, mais uniquement par écrit, et dans les 60 jours suivant la prise d'effet de l'ordre, fixée au 24 juillet 2026 : une fenêtre qui était déjà purgée quand l'avis est paru. Une demande doit exposer une justification impérieuse, comme un enjeu de mission critique ou un accord de sécurité nationale, et des mesures de réduction des risques ; la CISA instruit puis statue par écrit, par approbation ou refus.
Sources
- Federal Register, « Notice of Order Regarding Exclusion and Removal of DeepSeek Products from Federal Civilian Executive Branch Information Technology Systems and Procurements », 20 octobre 2026
- NowSecure, « NowSecure Uncovers Multiple Security and Privacy Flaws in DeepSeek iOS Mobile App », 6 février 2025
- 01net, « Le gouvernement américain banni DeepSeek : l'IA chinoise est accusée de surveillance de masse », 20 octobre 2026
- BBC, « US bans China's DeepSeek from government in race for AI dominance », 19 octobre 2026
- CyberScoop, « DHS to ban DeepSeek from federal civilian agencies », 19 octobre 2026
- BleepingComputer, « DHS bans DeepSeek products across US federal civilian agencies », 20 octobre 2026