Des amateurs déchiffrent des codes historiques restés secrets pendant des siècles grâce à l'IA
Carter Leffen, coach produit chez Bloomberg, n'a aucun profil de cryptanalyste. Son IA, GPT-6 Astra, a déchiffré en dix heures un message Enigma resté secret depuis 1941.
Des amateurs armés de LLM cassent des codes que personne n'avait percés, parfois depuis des siècles, raconte Nature. Leur succès déborde les cryptographes : des boîtes mail saturées de solutions à valider.
Des non-spécialistes qui orchestrent des LLM
Leffen n'est pas un cas isolé. Quelques jours après son coup, Carter Church, ingénieur chez SentinelOne, à Mountain View en Californie, s'attaque à un cryptogramme de 1809 destiné à un général de Napoléon, listé sur Cryptiana, le site du cryptographe amateur japonais Satoshi Tomokiyo, basé à Tokyo. Il ne transmet qu'une image du message, sans autre piste.
En septembre, Leffen avait demandé au modèle de fouiller Crypto Cellar Research, un répertoire de cryptogrammes non résolus tenu par Frode Weierud, cryptographe indépendant basé à Oslo. Le site recense des cryptogrammes historiques jamais résolus, ouverts à qui veut essayer.
Le point commun : ils s'appuient sur les deux registres où les LLM excellent, l'écriture de code et la recherche d'informations éparses. Le modèle écrit lui-même le code pour simuler des machines de chiffrement et tester des clés, tout en fouillant le web à la recherche de documents d'époque ou de clés partielles déjà publiées. Le cryptanalyste amateur n'écrit plus : il orchestre. Une aptitude déjà documentée chez OpenAI, qui avait publié 722 manuscrits mathématiques produits par un modèle interne jamais rendu public.
Le cas Enigma : un code secret pendant 85 ans
Le message Enigma du 10 juillet 1941, long de 82 caractères, intéressait l'IA moins pour son contenu que pour sa voisine : un autre message Enigma de la même date, lui, avait été craqué en 2017. GPT-6 Astra, le modèle d'OpenAI, repère visiblement cette proximité et mise sur ce que les cryptologues appellent un « crib », un texte probable supposé apparaître dans le clair. Si les deux messages partageaient un destinataire type, par exemple « Obergruppenführer », un haut dignitaire nazi, des mots du message résolu pouvaient tenir lieu de crib.
La tactique est simple à décrire, colossale à exécuter : coder une simulation du chiffre Enigma, puis chercher les réglages qui reproduisent le crib tout en rendant le message lisible. Les rotors et le tableau de fiches de cette machine autorisaient jusqu'à 103 sextillions de configurations. Le LLM teste plus de quatre milliards de réglages et aboutit en dix heures : la solution tombe, et Leffen l'envoie à Frode Weierud pour confirmation indépendante.
La surprise vient du détail : envoyé le même jour que le message déjà résolu, il utilisait pourtant des réglages Enigma différents, une particularité inusitée qui pourrait expliquer pourquoi ce code avait tenu si longtemps.
1809 : le cryptogramme napoléonien percé par recuit simulé
Le cas 1809 est presque plus intéressant pour ce qu'il dit de la méthode. GPT-6 Astra trouve d'abord une clé partielle dans des registres d'un site français de cryptographie, puis enchaîne avec le recuit simulé : une clé est testée, ajustée par petites touches, conservée si le texte devient plus lisible, sinon abandonnée pour une autre piste. En six heures environ, le modèle tombe sur une clé qui fonctionne.
Le déchiffrement révèle des positions de troupes, information militaire qui dormait dans les archives depuis le Premier Empire. Et Church lui-même le reconnaît : ce cryptogramme aurait pu être résolu sans IA. Ce que le modèle a apporté, c'est la vitesse : transcription des symboles depuis l'image, repérage de la clé partielle, détermination de la manière de l'appliquer, autant d'étapes qui ont fortement réduit le temps et l'effort nécessaires.
Des cryptographes séduits et débordés
Pour les spécialistes, c'est à la fois une aubaine et un cauchemar logistique. Elonka Dunin, développeuse de jeux à la retraite près de Washington et autrice de livres sur la cryptographie, résume : « Il y a tellement de faux positifs envoyés par des gens qui ne comprennent pas vraiment la cryptanalyse. » Les cryptographes se retrouvent en première ligne pour arbitrer.
Derrière le volume, il y a un vrai problème d'épistémologie amateur : croire qu'un modèle d'IA qui produit un texte plausible fournit une preuve. Un déchiffrement n'est valable que s'il est vérifié par un tiers compétent, sinon la prétendue découverte n'est qu'une construction séduisante. Leffen envoyait déjà le clair à Weierud, Church à Tomokiyo : la chaîne de validation reste humaine, l'IA ne fait que produire des candidats. Ce malaise rejoint une mise en garde publiée dans Nature par un chercheur inquiet de voir l'IA saper l'indépendance scientifique : entre accélérateur de découvertes et usine à candidats non vérifiés, la frontière se joue dans les pratiques de vérification, pas dans la technologie. D'autres controverses de ce type sont suivies dans notre rubrique science.
Questions fréquentes
Les amateurs qui craquent des codes avec l'IA ont-ils une formation en cryptographie ?
Non. Carter Leffen, coach en développement produit chez Bloomberg, n'a aucune expérience en cryptographie. Carter Church, ingénieur chez SentinelOne, s'est appuyé sur son exemple pour attaquer le cryptogramme napoléonien. Leur apport n'est pas théorique, il est organisationnel : savoir orchestrer l'IA, interpréter ses sorties, puis soumettre le résultat à un spécialiste indépendant pour validation.
Quels codes historiques ont été craqués grâce aux IA ?
Deux cas documentés par Nature en octobre 2026 : un message Enigma allemand daté du 10 juillet 1941 resté 85 ans sans solution, déchiffré par Carter Leffen, et un cryptogramme de 1809 adressé à un général de Napoléon, percé par Carter Church avec GPT-6 Astra. Dans les deux cas la validation a été faite par des cryptographes indépendants.
Comment un LLM peut-il casser un code qui résistait depuis des siècles ?
Il combine écriture de code et recherche web : simuler une machine Enigma, tester des milliards de réglages, dénicher une clé partielle ou un crib dans des archives numérisées, puis affiner par recuit simulé. Ce sont des techniques classiques de cryptanalyse, l'IA apporte l'orchestration et la vitesse d'exécution, pas une méthode inédite.
Pourquoi les cryptographes sont-ils débordés par ces solutions IA ?
Parce que beaucoup de solutions proposées sont erronées et qu'il faut un cryptographe pour les départager. Elonka Dunin signale une avalanche de faux positifs, des solutions plausibles envoyées par des gens qui confondent sortie plausible et preuve. Le goulot d'étranglement n'est plus la découverte, c'est la validation.